samedi 31 octobre 2015

La ronde des deux mondes

Un monde fait de deux mondes.

Le monde des oui, le monde des non.

Un monde les séparait.

Le clan des non, avait enfermé en lui tous les oui.

Le clan des oui, vivait encerclé de non.

Et tout ce petit monde devait se supporter.

Il y avait les non, qui avaient tué en eux tous les oui.

Il y avait les non, qui avaient peur des oui.

Il y avait les non, qui n'osaient dire oui.

Il y avait les non, qui disaient tantôt oui, tantôt non.

Et puis il y avait les oui, qui disaient toujours oui, parce qu'ils n'osaient dire non.

Il y avait les oui, qui avaient peur des non, mais qui disaient oui quand même.

Il y avait les oui, qui disaient oui parce qu'ils aimaient dire oui. Ils avaient tué en eux tous les non qui ne leur étaient pas indispensables, mais en avaient gardé quelques-uns, pour avoir le plaisir de dire oui, après avoir discuté avec eux.

Et les non essayaient de dissuader les oui de dire oui. Et les oui, tentèrent d'expliquer que les non qui leur donnaient conseil, leur avaient conseillé de dire oui.

Mais les non, ne voulurent rien entendre et continuèrent à danser à la ronde autour des oui.

Mais les oui n'en firent qu'à leur tête.

Ils laissèrent tourner les non en rond, et remplis de malice, percèrent de petits trous dans le mur des non. Très petits, juste assez pour s'échapper, quand ils ne supportaient plus d'entendre les non.

Alors vite, dans le pré d'à côté, ils allèrent jouer avec d'autres oui. Pour le plaisir de rire et d'être bien, avant de retourner écouter l'éternelle ritournelle des non.

mercredi 28 octobre 2015

"Dites-moi l'heure"

Chut! C'est l'heure!
Quelle heure?

L'heure du jour!
Quel jour?

Mais, le jour de l'heure!
Oui mais, quelle heure?

Celle qui arrive, celle que l'on prend!
Que l'on prend?

Oui, celle du temps!
Du temps?

Du temps qui efface les traces!
Quelles traces?

Les traces des autres heures!
Des autres heures?

Oui, des heures qui existent!
Pourquoi les effacer?

Pour laisser place à l'heure!
Quelle heure?

Celle qui n'existe pas!
Mais, si elle n'existe pas?

Mais si, elle existe!
Où? Quand?

Dans l'instant qui vient!
Dans l'instant qui part!
Dans l'instant du temps!
Dans l'instant du jour!
Dans l'instant de l'heure!
Oui, mais quelle heure?

Celle qui attend!
Qui attend quoi?

Qui attend de naître pour mourir!
Et renaître dans l'heure!
Quelle heure?

L'heure du bonheur!
Celle qui ronge les autres heures avec impatience et comble les vides avec patience.
Oui mais, quelle heure?

Mais.... la mienne, la tienne, la vôtre!


lundi 26 octobre 2015

Extrait : "Un matin d'août"

Ce matin-là, le village s'est réveillé avec une étrange sensation.

On aurait dit qu'il s'était rétréci et cela créait une atmosphère angoissante où chacun avait l'impression d'étouffer.

Pourtant, tout avait bien commencé. L'aube était venue, à petits pas rosés, poussée par le soleil jaune pâle qui émergeait à l'horizon, repoussant l'édredon de velours étoilé de la nuit.

Les coqs des environs, après avoir ébouriffé leurs plumes aux couleurs chatoyantes et mordorées, avaient claironné haut et fort l'arrivée du jour.

C'était le signal pour les poules et tous les autres oiseaux.
Mais tout à coup, tous ces petits sons gais se sont tus, un à un.

Le coq, inquiet, a rassemblé ses poules et les a reconduites à l'intérieur du poulailler où instinctivement, elles se sont mises la tête sous l'aile.

Ce matin d'août n'allait pas être comme les autres.

Le village commençait à s'éveiller, ses habitants ouvraient tentures et volets. Petit à petit, le sentiment d'angoisse arrivait, en même temps qu'un sourd grognement venu du ciel, à l'est.

Lentement, arrivaient des coulées de nuages lourds et menaçants. Gris et bientôt tellement foncés, qu'ils en devenaient noirs.

Aussitôt, le ciel tout entier fut pris d'assaut. La lumière du soleil s'éteignit, plongeant les maisons dans une clarté blafarde.

L'ombre coulait sur les façades, recouvrait les verts, les jaunes et les rouges des jardins.

Les coeurs palpitaient à l'unisson, le regard tourné vers le ciel.

Arrivèrent les éclairs, claquant comme des fouets. Les têtes se courbèrent, les volets se fermèrent.

Le village entier suffoquait, se faisait tout petit et attendait que la colère du ciel passe.

La sueur coulait des tempes battantes. Le ciel déversait sa rage en trombes d'eau grises.

Puis, doucement, un à un, les oiseaux reprirent leur chant. Le coq ressortit ses poules, les fleurs redressèrent leurs corolles, les arbres secouèrent leurs branches et la lumière se fit étincelante et chaude sous le soleil bien levé cette fois.

Les visages se remirent à sourire et le village radieux se redressa. Frais, lavé, parfumé.

jeudi 22 octobre 2015

extrait : "Comme les chats"

Comme les chats, j'aime être paresseuse pour être heureuse.

Comme les chats, j'aime ronronner, pour que des mains viennent me caresser.

Comme les chats, j'aime m'étirer avec volupté.

Comme les chats, j'aime lécher.

Comme les chats, j'aime rôder, j'aime jouer, j'aime chasser, j'aime la nuit.

Comme les chats, j'aime me laisser prendre, pour ensuite m'échapper et revenir.

Comme les chats, j'aime poser.

Comme les chats, j'aime observer.

Comme les chats, je suis chatte.

lundi 12 octobre 2015

nouvel extrait "Mort d'un poète"

Raphaël était un peu fou selon les uns, un peu poète selon les autres.
Aujourd'hui, il s'en allait, suivi d'un long cortège.

Et je me souviens....

Nos mères déjà étaient amies et nous sommes nés presque en même temps. Raphaël semblait toujours calme, rêveur ; il me confiait parfois qu'en lui fleurissaient des lettres, qu'elle ne composaient jamais de mots, encore moins des phrases. Les lettres étaient devenues son obsession, jamais il ne les capturerait, jamais il ne les coucherait sur papier. Il me disait qu'il les mettait en couleur selon ses humeurs, les battait parfois quand il était en colère. Quand mon ami rêvait très loin, très haut, je savais que ses complices devenaient de savantes équations qui équilibraient l'univers, qu'elles devenaient visionnaires et construisaient d'autres mondes.

Raphaël n'en restait pas moins homme... il avait arrondi bien des ventres et semé ça et là de petits poètes. Il était comme ses lettres, ne se laissait jamais enchaîner.
Lorsque son âme se faisait amoureuse, les lettres se faisaient culbutes de tendresse, gazouillis d'hirondelles.
Quelquefois, son âme malheureuse ou tourmentée dessinait dans le ciel d'encre, des aurores boréales pour effacer ses amours déçues.
Mais quand sa virilité et sa passion éclataient...! Les lettres frémissaient, gémissaient, s'érotisaient.... Dominatrices et de braise ; rouge sang!
Elles devenaient femelles et les accents mâles les soumettaient, les basculaient, les accusaient avec des points d'exclamation, les criblaient de coups de points.

Je savais que c'était un poète. Seulement, il ne voulait pas, ne pouvait pas s'écrire! Ses lettres et lui devaient rester libres.

Enfin, c'est ce que je croyais!
Car, il y a à peine deux semaines, il me confia un papier soigneusement plié et me dit d'une voix presque théâtrale :
"Voilà, je sens l'heure arriver où tout va s'éteindre pour moi. Je le sais car je t'ai caché, comme à tout le monde d'ailleurs, que mon coeur est fatigué et je t'avoue à toi seul, que je ne désire pas prolonger le temps qui m'est imparti.
Je vais te demander une chose qui va te surprendre ; ce papier que tu pourras lire bientôt, je veux que tu te charges de le faire graver sur la pierre qui m'ornera. Ce sera mon épitaphe.
Tu connais mon combat avec les lettres et mon désir de les laisser libres d'aller et venir.
Mais je ne veux pas tout quitter sans laisser au moins une trace de moi et je veux partir sans regrets!
J'avoue que je n'ai pas été vraiment honnête vis-à-vis d'elles, mais j'avais envie de m'accorder un brin de vanité!"

Quelques jours plus tard, je dépliai le papier et lus :
"Rendez-vous! Il vous faudra bien vous rendre à l'évidence: sans moi, vous n'êtes plus que lettres mortes!"

Raphaël


samedi 3 octobre 2015

nouvel extrait : les deux visages de l'innocence

Innocence, ambigüe aux deux visages.

Lorsque ton regard naïf et confiant, croise un regard de détresse, caché derrière un sourire ; irrésistiblement, il t'attire.

Ce regard aussitôt se transforme en regard de convoitise et te voilà, innocence, transformée en tentation.

On veut te voler, te prendre.

Es-tu certaine de vouloir résister, quand à son tour, le regard devenu terriblement innocent, te saisit, te happe?

Tu le connais. Et au fond de tes entrailles, tu sens en toi la fleur du mal qui s'ouvre, s'exhale.

Elle a envie de s'épanouir, de se confondre au parfum de l'orchidée noire que tu regardes dans cet autre miroir.... tentation.

Tentation de l'innocence cachée au coeur de la fleur, que tu as envie d'aller cueillir.... en toute innocence.

Fleurs d'interdits, aux parfums de l'âme.