lundi 12 octobre 2015

nouvel extrait "Mort d'un poète"

Raphaël était un peu fou selon les uns, un peu poète selon les autres.
Aujourd'hui, il s'en allait, suivi d'un long cortège.

Et je me souviens....

Nos mères déjà étaient amies et nous sommes nés presque en même temps. Raphaël semblait toujours calme, rêveur ; il me confiait parfois qu'en lui fleurissaient des lettres, qu'elle ne composaient jamais de mots, encore moins des phrases. Les lettres étaient devenues son obsession, jamais il ne les capturerait, jamais il ne les coucherait sur papier. Il me disait qu'il les mettait en couleur selon ses humeurs, les battait parfois quand il était en colère. Quand mon ami rêvait très loin, très haut, je savais que ses complices devenaient de savantes équations qui équilibraient l'univers, qu'elles devenaient visionnaires et construisaient d'autres mondes.

Raphaël n'en restait pas moins homme... il avait arrondi bien des ventres et semé ça et là de petits poètes. Il était comme ses lettres, ne se laissait jamais enchaîner.
Lorsque son âme se faisait amoureuse, les lettres se faisaient culbutes de tendresse, gazouillis d'hirondelles.
Quelquefois, son âme malheureuse ou tourmentée dessinait dans le ciel d'encre, des aurores boréales pour effacer ses amours déçues.
Mais quand sa virilité et sa passion éclataient...! Les lettres frémissaient, gémissaient, s'érotisaient.... Dominatrices et de braise ; rouge sang!
Elles devenaient femelles et les accents mâles les soumettaient, les basculaient, les accusaient avec des points d'exclamation, les criblaient de coups de points.

Je savais que c'était un poète. Seulement, il ne voulait pas, ne pouvait pas s'écrire! Ses lettres et lui devaient rester libres.

Enfin, c'est ce que je croyais!
Car, il y a à peine deux semaines, il me confia un papier soigneusement plié et me dit d'une voix presque théâtrale :
"Voilà, je sens l'heure arriver où tout va s'éteindre pour moi. Je le sais car je t'ai caché, comme à tout le monde d'ailleurs, que mon coeur est fatigué et je t'avoue à toi seul, que je ne désire pas prolonger le temps qui m'est imparti.
Je vais te demander une chose qui va te surprendre ; ce papier que tu pourras lire bientôt, je veux que tu te charges de le faire graver sur la pierre qui m'ornera. Ce sera mon épitaphe.
Tu connais mon combat avec les lettres et mon désir de les laisser libres d'aller et venir.
Mais je ne veux pas tout quitter sans laisser au moins une trace de moi et je veux partir sans regrets!
J'avoue que je n'ai pas été vraiment honnête vis-à-vis d'elles, mais j'avais envie de m'accorder un brin de vanité!"

Quelques jours plus tard, je dépliai le papier et lus :
"Rendez-vous! Il vous faudra bien vous rendre à l'évidence: sans moi, vous n'êtes plus que lettres mortes!"

Raphaël


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